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Eau ozonée : l’INRS mesure des émissions préoccupantes lors du nettoyage

Expertise Santé Travail 6 min de lecture

Agent de nettoyage utilisant un pulvérisateur d eau ozonée en milieu professionnel

Adoptée dans les secteurs de la propreté, de l’hôpital et de l’agroalimentaire pour sa facilité d’emploi et sa promesse de réduire le recours aux produits chimiques conventionnels, l’eau ozonée fait l’objet d’une étude expérimentale de l’INRS publiée en septembre 2026. Résultat : certaines phases d’usage, notamment la dispensation avec remous et la pulvérisation, peuvent conduire à des émissions significatives d’ozone dans l’air, avec des concentrations dépassant les valeurs limites d’exposition professionnelle (VLEP).

Ce que l’étude INRS NT 133 mesure concrètement

L’INRS a évalué quatre centrales murales de production (notées A, B, C, D) et quatre pulvérisateurs (E, F, G, H) couvrant les principales architectures commerciales disponibles en 2023. L’étude a porté sur cinq phases opérationnelles : émission directe des appareils, dispensation, stockage statique, application au sol en film mince, et pulvérisation.

100 ppbVLEP ozone sur 8 h (indicative)
200 ppbVLEP court terme (15 min)
> 500 ppbconcentration locale simulée après 1 impulsion de pulvérisation d’1 seconde (modèles électroniques)
> 2 000 ppbpic mesuré à l’ouverture des réservoirs après usage

L’ozone est classé par l’Union européenne comme cancérogène suspecté (Carc. 2), mutagène suspecté (Muta. 2), toxique aigu par inhalation (Acute Tox. 1) et toxique spécifique pour les systèmes nerveux, respiratoire et cardiovasculaire (STOT SE 1 et STOT RE 1). Les VLEP de 100 ppb sur 8 heures et de 200 ppb sur 15 minutes sont en vigueur en France depuis 1982.

Les phases les plus exposantes : dispensation et pulvérisation

Phase opérationnelle Niveau d’émission gazeuse Facteur aggravant
Dispensation sans remous 16 à 2 500 µg/min selon la centrale Absence de dégazeur interne (centrale B)
Dispensation avec remous (chute 40 cm) jusqu’à 5 929,3 µg/min (centrale B) Turbulence mécanique
Pulvérisation électronique (modèles E et F) Moyenne 142,6 et 135,6 µg/min Génération d’ozone in situ
Pulvérisation mécanique (modèles G et H) 12,5 à 38,7 µg/min Réservoir pré-rempli
Stockage statique (seaux ouverts 15 L) Non mesurable (sous LOQ) Absence d’agitation
Application en film mince (balai franges) Faible Décomposition quasi-instantanée à la surface

La pulvérisation transforme le dispositif en source d’émission atmosphérique : plus de 99 % de l’ozone dissous se retrouve dans la phase gazeuse avant l’impact sur la surface. Une modélisation de champ proche, basée sur un volume respiratoire hémisphérique de 20 cm de rayon, indique qu’une seule impulsion d’une seconde génère des concentrations locales dépassant 500 ppb pour les modèles électroniques. Ce niveau est largement supérieur à la VLEP court terme de 200 ppb.

Par ailleurs, l’ouverture des réservoirs après usage libère un volume de gaz accumulé dans l’espace de tête ou le circuit interne de certains appareils. Ce phénomène de relargage constitue une source d’exposition ponctuelle additionnelle dépassant localement les 2 000 ppb.

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Point de vigilance

Le remplacement de produits chimiques conventionnels par l’eau ozonée ne supprime pas le risque chimique : il déplace le risque cutané vers un risque respiratoire. L’INRS souligne que la démarche de substitution ne peut s’envisager sans une évaluation méthodologique rigoureuse de la cinétique de transfert de l’ozone vers l’atmosphère de travail. En l’absence de captage à la source et de ventilation adaptée, les travailleurs sont exposés à des flux d’ozone potentiellement supérieurs aux VLEP lors des phases de dispensation avec remous et de pulvérisation.

Équipements de protection individuelle respiratoire et chimique pour le nettoyage professionnel
La protection respiratoire est nécessaire lors des phases de dispensation avec remous et de pulvérisation d’eau ozonée. Source : INRS NT 133, septembre 2026.

Ce que cela implique pour les employeurs

L’étude de l’INRS impose plusieurs conséquences pratiques pour tout employeur dont les salariés utilisent des équipements de génération d’eau ozonée, notamment dans les secteurs de la propreté, de la restauration collective et de la santé.

  1. Intégrer l’ozone comme risque chimique dans le DUERP. L’utilisation d’eau ozonée expose les travailleurs à un agent classé cancérogène et mutagène suspecté par l’UE. Ce risque doit être évalué et documenté dans le document unique d’évaluation des risques professionnels, conformément aux articles R4121-1 à R4121-4 du Code du travail.
  2. Analyser les conditions hydrodynamiques réelles de chaque poste. Le flux d’émission d’ozone dépend de l’architecture de l’appareil, du niveau de puissance réglé et des conditions de dispensation. Un contrôle ponctuel réalisé après une longue pause peut sous-estimer le risque réel, car les émissions sont immédiates lors de cycles d’utilisation successifs et rapprochés.
  3. Mettre en place un captage à la source au point de dispensation. L’INRS précise que cette installation est impérative pour prévenir l’exposition respiratoire de l’opérateur lors des phases à forts débits d’émission.
  4. Assurer une ventilation adaptée des locaux. Les centrales murales nécessitent un dimensionnement aéraulique des locaux et un contrôle des raccordements pour éviter les effets de siphon perturbant les modules de dégazage internes.
  5. Former les travailleurs aux risques spécifiques de l’eau ozonée. Le profil d’exposition est distinct de celui des produits de nettoyage conventionnels : le risque est majoritairement respiratoire, non cutané, et les pics d’exposition surviennent lors de gestes courants comme l’ouverture du réservoir après usage.
À retenir

L’eau ozonée ne peut pas être considérée comme un produit de nettoyage « conventionnel ». Son comportement dépend étroitement de la phase du cycle d’usage. La pulvérisation expose les voies respiratoires à des pics d’ozone sans déposer de substance active sur la surface. En l’état des connaissances, il semble difficile de garantir une action oxydante ou biocide réelle lors de l’application par étalement en film mince. La substitution des produits de nettoyage et de désinfection conventionnels doit donc s’accompagner d’une réévaluation complète des risques chimiques, et non d’une suppression de l’évaluation.

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Sources : INRS, Note technique NT 133 « Nettoyage des locaux à l’eau ozonée : évaluation des émissions et des risques associés », Hygiène et sécurité du travail n° 284, septembre 2026, B. Sutter et A. Guilleux. INRS, Base de données VLEP (mise à jour en 2026). Code du travail, articles R4121-1 à R4121-4 (DUERP). Règlement délégué (UE) 2025/1222 de la Commission européenne (23e adaptation CLP).