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Maladies liées au travail : la souffrance psychique rattrape les TMS, selon les Quinzaines MCP 2019-2023

Expertise Santé Travail 9 min de lecture

Bureau de consultation de médecine du travail avec dossier ouvert, stéthoscope et questionnaire

Près de 89 000 salariés vus par 519 équipes de santé au travail entre 2019 et 2023 : Santé publique France vient de publier les résultats de ses Quinzaines des maladies à caractère professionnel (MCP), synthétisés par l’INRS dans le numéro de septembre 2026 de Références en santé au travail. Deux familles de pathologies dominent, les troubles musculosquelettiques (TMS) et la souffrance psychique. Chez les femmes, la souffrance psychique est désormais la première cause signalée, et plus de la moitié des facteurs mis en cause relèvent de l’organisation du travail. Pour l’employeur, c’est le volet risques psychosociaux du document unique qui est directement visé.

Ce qu’il faut retenir

  • Près de 89 000 salariés vus pendant les Quinzaines MCP 2019-2023, par 519 équipes de santé au travail dans 8 régions.
  • 6,7 % des salariées vues en 2022-2023 présentent une souffrance psychique liée au travail, contre 2,4 % en 2007.
  • Plus de 50 % des facteurs organisationnels, relationnels et éthiques associés à cette souffrance relèvent de l’organisation fonctionnelle du travail : surcharge ou sous-charge, changements, manque de reconnaissance ou de moyens.
  • Deux tiers des TMS signalés correspondent à un tableau de maladie professionnelle, mais une grande majorité n’est pas déclarée.

Ce que sont les Quinzaines MCP

Une maladie à caractère professionnel est une pathologie ou un symptôme que le médecin du travail relie au travail, mais qui n’a pas été reconnu en maladie professionnelle. Depuis 2003, Santé publique France coordonne leur surveillance avec l’Inspection médicale du travail de la Direction générale du travail et les Observatoires régionaux de santé. Deux fois par an, pendant quinze jours, les équipes de santé au travail volontaires signalent toutes les MCP repérées lors de leurs consultations. Le programme estime ainsi la fréquence de ces pathologies, les expositions en cause et leur évolution.

Sur la période 2019-2023, les hommes vus étaient majoritairement ouvriers et travaillaient d’abord dans l’industrie ; les femmes étaient majoritairement employées, d’abord dans la santé humaine et l’action sociale. Chez les hommes, près de la moitié des pathologies signalées sont des TMS et environ un tiers relève de la souffrance psychique. Chez les femmes, l’ordre s’inverse : près de la moitié relève de la souffrance psychique, les TMS représentant environ 40 % des signalements.

Indicateur (Quinzaines MCP) TMS Souffrance psychique
Part des pathologies signalées, hommes près de la moitié environ un tiers
Part des pathologies signalées, femmes environ 40 % près de la moitié
Facteurs d’exposition en cause (2022-2023) plus de 80 % biomécaniques : force, gestes répétitifs, postures plus de 98 % organisationnels, relationnels et éthiques
Catégories les plus touchées ouvriers : jusqu’à 13 fois plus que les cadres chez les hommes cadres : 4,4 % contre 0,9 % des ouvriers chez les hommes, 11,2 % contre 3,3 % chez les femmes
Prévalence la plus récente rachis lombaire 1,4 % et épaule 1,3 % chez les hommes ; épaule 1,6 % chez les femmes 6,7 % chez les femmes ; 2,9 % chez les hommes en 2020-2021, en légère baisse depuis

Souffrance psychique : l’organisation du travail en première ligne

La progression est nette sur quinze ans. Chez les femmes, la prévalence de la souffrance psychique liée au travail passe de 2,4 % en 2007 à 6,2 % en 2018, fléchit pendant la crise sanitaire puis remonte à 6,7 % en 2022-2023. Chez les hommes, elle passe de 1,3 % à 2,9 % entre 2007 et 2020-2021, avant une légère baisse. Elle est deux à trois fois plus souvent signalée chez les femmes, quelle que soit l’année, et la dépression en est la forme la plus fréquente.

Le point décisif pour l’employeur tient aux causes identifiées par les médecins du travail. Plus de la moitié des facteurs organisationnels, relationnels et éthiques mis en cause en 2022-2023 relèvent de l’organisation fonctionnelle du travail : surcharge ou sous-charge, changements d’organisation, déficit de reconnaissance, manque de moyens, dysfonctionnements dans les consignes hiérarchiques. Viennent ensuite les relations de travail et les violences, qui représentent 24,8 % de ces facteurs chez les hommes et 31,2 % chez les femmes. Autrement dit, ce ne sont pas des fragilités individuelles qui ressortent, mais des choix d’organisation que l’entreprise peut évaluer et corriger.

Point de vigilance pour l’employeur

L’obligation de sécurité couvre la santé physique et mentale des salariés (article L4121-1 du Code du travail), et les principes généraux de prévention visent expressément l’organisation du travail et le harcèlement moral (article L4121-2). Un document unique qui ne traite les risques psychosociaux qu’en une ligne générique ne permet pas de montrer que la charge de travail, les réorganisations ou les tensions relationnelles ont été évaluées. La souffrance psychique ne figure dans aucun tableau de maladie professionnelle, mais elle peut être reconnue au cas par cas par un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP), et les auteurs du rapport appellent à réfléchir à la création de tableaux dédiés.

TMS : des gestes et des postes qui se mesurent

Pour les TMS, le profil est inverse. Plus de 80 % des expositions associées sont biomécaniques : travail en force, mouvements répétitifs, postures. Chez les hommes, les vibrations représentent l’essentiel du reste ; chez les femmes, ce sont les facteurs organisationnels. Le gradient social est marqué : en 2022-2023, les ouvriers sont jusqu’à 13 fois plus touchés que les cadres, et les ouvrières 4 à 10 fois plus selon les années. Chez les hommes, les secteurs les plus concernés sont la construction, le commerce et l’industrie ; chez les femmes, l’industrie, l’administration publique, la santé et l’action sociale et le commerce.

Le programme éclaire aussi la sous-déclaration. Deux tiers des TMS signalés correspondent à un tableau de maladie professionnelle, et pourtant une grande majorité n’est pas déclarée, surtout parce que le salarié ignorait la procédure ou que le bilan diagnostique était insuffisant. Le refus du salarié est évoqué dans 8 % à 17 % des cas, principalement par crainte de perdre son emploi. Ces données servent à estimer chaque année la somme que la branche accidents du travail et maladies professionnelles reverse à la branche maladie pour couvrir les pathologies non déclarées (article L176-2 du Code de la sécurité sociale), un coût supporté collectivement par les cotisations AT-MP.

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Préparateur de commandes portant un carton dans un entrepôt et salariée de bureau se massant la nuque à son poste
Gestes répétitifs et manutentions d’un côté, surcharge et réorganisations de l’autre : les deux familles de maladies liées au travail les plus signalées n’appellent pas les mêmes mesures.

Ce que l’employeur peut faire de ces résultats

Les auteurs restent prudents : la crise sanitaire a réduit la participation des équipes et modifié le profil des salariés vus. La hausse des signalements peut traduire une dégradation réelle des conditions de travail, l’évolution des types de visites ou une meilleure sensibilisation des salariés et des médecins. Les ordres de grandeur et la nature des causes, eux, sont stables d’une édition à l’autre et donnent une grille de lecture utile pour une PME.

  1. Donner aux RPS une vraie place dans le DUERP. Évaluer par unité de travail la charge, les objectifs, les changements en cours, la reconnaissance et les relations, au lieu d’une ligne « stress » commune à tous les postes.
  2. Regarder les populations que l’on n’attend pas. La souffrance psychique est plus fréquente chez les cadres et les femmes, les TMS chez les ouvriers. Une évaluation qui se limite aux postes physiques passe à côté d’une partie du risque.
  3. Traiter les TMS à la source. Analyser les postes à gestes répétitifs, efforts et postures contraignantes, et agir sur l’aménagement et l’organisation avant les équipements individuels.
  4. Anticiper les réorganisations. Changements d’organisation et consignes contradictoires figurent parmi les causes les plus citées : évaluer leurs effets avant le déploiement, avec les représentants du personnel quand l’entreprise en a.
  5. S’appuyer sur le service de prévention et de santé au travail. Les signalements du médecin du travail et la fiche d’entreprise sont des sources directes pour mettre à jour le document unique.

Pour aller plus loin, nos guides sur les risques psychosociaux et les troubles musculosquelettiques détaillent les méthodes d’évaluation, et le guide du document unique explique comment les y consigner.

Questions fréquentes

Quelle différence entre maladie à caractère professionnel et maladie professionnelle ?

Une maladie professionnelle est reconnue par l’Assurance maladie, au titre d’un tableau ou après avis d’un comité régional. Une maladie à caractère professionnel est une pathologie que le médecin juge liée au travail mais qui n’a pas fait l’objet de cette reconnaissance. Les Quinzaines MCP mesurent précisément cet écart.

Quelles sont les maladies liées au travail les plus fréquentes ?

Les troubles musculosquelettiques et la souffrance psychique. Chez les hommes, les TMS représentent près de la moitié des pathologies signalées ; chez les femmes, la souffrance psychique en représente près de la moitié, devant les TMS.

La souffrance psychique peut-elle être reconnue en maladie professionnelle ?

Elle ne figure dans aucun tableau. Une reconnaissance reste possible hors tableau, après avis d’un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles, lorsque le lien direct et essentiel avec le travail est établi et que la gravité atteint le seuil réglementaire. Le rapport de Santé publique France suggère de réfléchir à la création de tableaux dédiés.

Que doit contenir le document unique sur les risques psychosociaux ?

L’évaluation des facteurs de risques par unité de travail, notamment la charge et l’organisation du travail, les relations et les violences, ainsi que les actions de prévention retenues. Les Quinzaines MCP montrent que l’organisation fonctionnelle du travail est la première source de souffrance psychique signalée.

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Sources : INRS, « Surveillance épidémiologique des maladies à caractère professionnel (MCP) en France. Résultats des Quinzaines MCP 2019-2023, Santé publique France », Références en santé au travail n° 187, septembre 2026, AC 209 ; Santé publique France, programme de surveillance des maladies à caractère professionnel ; Code du travail, articles L4121-1, L4121-2 et R4121-1 ; Code de la sécurité sociale, articles L176-2 et L461-1.